Des robots et des talents : entretien avec Frédéric Agenon

Passionnés par le recrutement et l’industrie 4.0, nous savons que, derrière les robots, se cachent des hommes et des femmes, des talents à qui nous avons souhaité donner la parole. Dans l’écosystème de la robotique, les intégrateurs robotiques sont de véritables acteurs charnières. Nous vous proposons aujourd’hui un article réalisé sur la base d’un échange riche avec Frédéric Agenon, intégrateur chez ARSN, qui nous livre sa vision sur le métier, le secteur et leurs enjeux.

ARSN est une structure de service robotique fondée en 2000 et qui compte aujourd’hui une cinquantaine de salariés répartis sur deux services : l’intégration robotique et la prestation robotique, deux services qui lui permettent d’avoir un champ d’action très large. Ce sont majoritairement des PME du grand ouest de la France qui font appel au service intégration robotique dont Frédéric Agenon est responsable. 

L’intégration robotique désigne la prise en compte d’un besoin d’automatisation et sa livraison clés en main. Le rôle de l’intégrateur est donc de cerner le besoin, de proposer une solution au client, puis de la mettre en œuvre, chaque projet étant réalisé sur-mesure. Le premier rôle d’un intégrateur est un rôle de conseil : il détermine la faisabilité du projet par rapport aux exigences et aux contraintes du client, l’idée étant d’aboutir sur une installation qui corresponde exactement au besoin du client. 

« Notre philosophie est la suivante : on y arrive toujours. Quel que soit le temps et l’énergie nécessaire, on y arrivera. »

La première mission de Frédéric Agenon, celle pour laquelle il travaille tous les jours, est d’obtenir la pleine satisfaction du client. Pour ce faire, ARSN a, par exemple, investi dans la réalité virtuelle : un moyen pour le client d’imaginer et de constater les choses au travers de la réalisation d’un avant-projet. Une démarche particulièrement pertinente pour les dirigeants qui font leurs premiers pas dans le monde de la robotique. 

Un marché français craintif 

La robotique, au sens large, se développe énormément au niveau mondial, mais beaucoup moins au niveau national. L’industrie a beaucoup de mal à se projeter et la Covid-19 a ajouté beaucoup de brouillard à la visibilité des chefs d’entreprises, ce qui a entraîné beaucoup de reports et d’annulations d’investissement pour 2020. Pourtant, selon Frédéric Agenon, c’est le moment ou jamais pour réinternaliser la fabrication et optimiser sa production. Les dirigeants devraient, selon lui, mettre à profit la disponibilité due à un manque de production, pour se projeter dans l’après, car il s’agit seulement d’une crise passagère, il faut préparer les prochaines années. « Aujourd’hui, j’ai deux types de clients : ceux qui disent que c’est le moment car ils ont le temps et ceux qui préfèrent tout arrêter car ils ne savent pas ce qu’il va se passer. »

« On observe une réelle crainte concernant les robots, c’est un vrai frein. » affirme Frédéric Agenon. Pour pallier ce problème, il intervient en tant que formateur dans le cadre de la formation Licence Professionnelle Mécatronique à l’université de Rennes. Il transmet son savoir pour que les jeunes puissent arriver sur le marché du travail et diffuser leurs compétences. L’idée est aussi de dédramatiser le produit robotique mis à mal par son image de “destructeur d’emploi” liée à l’historique du secteur automobile dans un contexte de mondialisation. Mais ce qui était vrai hier, ne l’est plus nécessairement aujourd’hui, ce qui est valable dans l’automobile n’est pas valable ailleurs. Dans la grande majorité des secteurs en dehors de l’automobile, un robot est synonyme de développement de l’entreprise, d’augmentation des compétences, a minima de préservation de l’emploi voire d’ emploi supplémentaire. 

Frédéric Agenon s’appuie sur l’exemple d’un client qui voulait investir dans un robot pour effectuer le contrôle qualité radiographique des soudures indispensable à la qualification des pièces. Grâce à une solution robotisée, l’entreprise est passée d’un temps de contrôle de pièce de 40 heures pour un opérateur à 4 heures. Au lieu de sortir trois pièces par semaine, l’entreprise a ainsi pu en produire douze à quinze, ce qui a généré beaucoup plus de charge de travail en amont et en aval. La société a donc fait un choix vraiment pertinent qui a ainsi permis de faire grandir l’entreprise.

Un autre élément déterminant du marché de la robotique est la robotique collaborative. Cette dernière fait référence aux robots destinés à travailler à proximité ou au contact d’un opérateur sans aucun équipement de protection supplémentaire. Elle ne représente à l’heure actuelle que 3 % du marché. Même si, de notre point de vue, la robotique collaborative s’impose de plus en plus aujourd’hui, Frédéric Agenon estime qu’il reste encore un long chemin à parcourir. Il regrette notamment que 90 % des installations soient actuellement derrière des protections grillagées, autant pour prévenir les accidents que pour rassurer les utilisateurs. Par ailleurs, il estime que la rapidité et la précision de ces robots ne sont pas optimales et que le contexte normatif ne permet pas encore d’intégrer parfaitement la robotique collaborative dans un cadre de production intensive. Cependant, comme pour toute nouveauté, on voit que le sujet évolue dans le bon sens et que la robotique collaborative est un outil d’avenir qui dédramatise le produit robotique. 

« Le frein d’après, il ne faut pas rêver, il est bien plus gros »

L’image que les gens ont de la robotique est celle d’un produit qui coûte très cher. S’il est vrai que les projets de robotisation sont des projets qui nécessitent un investissement, de nombreuses marques proposent aujourd’hui des produits d’entrée de gamme. Certaines marques en font même leur fonds de commerce. Malheureusement, cette image freine une majorité des utilisateurs potentiels qui n’ont qu’une vue tronquée du marché. Frédéric Agenon regrette également qu’une partie des clients soit centrée sur une application manuelle à transposer en version robotisée, sans envisager l’impact que l’automatisation peut avoir en amont en aval. « Le flux de production des clients n’est pas forcément la meilleure solution dans un cadre d’automatisation. » Les utilisateurs sont assez réticents pour remettre en cause l’ensemble du flux.

Aujourd’hui, les différents acteurs de l’industrie française réfléchissent peut-être encore trop en termes de rentabilité à court terme, au lieu d’envisager l’évolutivité et la disponibilité. Un robot n’est pas un investissement rigide, prévu pour une tâche donnée, il peut être reprogrammé pour s’adapter à l’évolution des cahiers des charges. Il nous semble en effet qu’il apporte probablement plus d’agilité que les machines spéciales seules.

Le robot et l’humain 

Lors de notre échange, Frédéric Agenon a également mis un point d’honneur à ce que la robotisation entraîne une évolution et une valorisation des compétences humaines. Il ne faut pas imposer les machines : il faut qu’elles fassent partie du personnel et qu’elles valorisent le travail des opérateurs. ARSn propose par exemple systématiquement une formation « conduite d’installation » afin de transmettre aux opérateurs ses connaissances sur le produit. Il faut sans cesse « penser au regard des opérateurs, les valoriser ». 

Par exemple, certains clients font venir leurs opérateurs directement au sein de l’atelier d’ARSn afin de revoir avec eux le fonctionnement de la machine avant son installation in situ. Parfois, les opérateurs soumettent des demandes de modification pour leur simplifier la vie. Cette démarche perd ainsi toute agressivité et donne envie aux opérateurs. « On oublie toujours que l’homme est la meilleure des machines. » insiste une nouvelle fois Frédéric Agenon. 

Des perspectives pour le marché de la robotique


D’après Frédéric Agenon, la vision des dirigeants doit évoluer et dépasser le court terme : il faut arrêter de réfléchir à un ou deux ans, il faut réfléchir à moyen terme et encore mieux, à long terme. Malheureusement, la notion de coût et d’amortissement rapide, même si le matériel est très fiable, semble trop présente. 

Pour clôturer notre échange, nous lui avons demandé de nous décrire le secteur de la robotique en 2030. Il nous a notamment mentionné l’apparition de nouvelles applications qui ne sont pas encore mises en œuvre avec des solution robotisées, mais aussi des projets de R&D qui semblent extrêmement intéressants mais qui ont, pour le moment, beaucoup d’inconvénients. Il espère également voir apparaître une meilleure interaction entre les tâches humaines et les tâches automatisées, afin de mieux inscrire le robot au sein de l’entreprise. C’est peut-être sur ce fonctionnement intuitif entre l’homme et la machine qu’il y a de réels progrès à faire. 

Des robots et des talents : entretien avec Frédéric Agenon